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Enseigner à l’heure de Netflix

17.08.2021

Enseigner à l’heure de Netflix

 

Introduction

Je vous entends d’ici « Quel drôle de titre, de quoi il veut parler ». J’écris cet article suite à diverses discussions avec les uns et les autres, et aussi parce que c’est un questionnement qui revient souvent, tant pour les élèves que pour moi.

 

A l’approche de la rentrée, c’est l’occasion de discuter un peu avant de se retrouver.

Alors ce questionnement, c’est celui de la diffusion du savoir. Vous le savez, j’ai été formé en Chine et là-bas, la question ne se pose même pas. Vous apprenez dans le kwoon auprès du maître et malheur à vous si vous allez voir ailleurs. Quand vous entrez dans le cercle des « closed door students », vous recevez un enseignement qui vous est réservé et malheur à vous si vous osez transmettre dans le dos du maître. Le partage est réfléchi, on montre à untel ou untel et on ne montre pas à un autre, pour des raisons valables (question de niveau) ou moins avouables (affinités avec l’élève par exemple).

 

En occident, par nature nous avons acquis l’habitude de montrer ce que l’on sait. Là encore la raison peut être valable (envie de partager, bienveillance vis-à-vis de l’autre) ou beaucoup moins (se faire briller). Remis dans une salle d’arts martiaux, cela veut dire qu’on va facilement montrer des techniques, son savoir ou l’expérience que l’on a acquis aux débutants ou à ceux que l’on juge en avoir besoin sans trop se poser de question.

 

Et pourtant c’est là que le questionnement vient, ou devrait venir.

 

Pour les élèves qui montrent d’abord. Un élève est un pratiquant en cours d’apprentissage par définition. Cela signifie qu’il a un certain niveau, qui lui est propre, avec des clés de compréhension qui lui sont propres. Lorsqu’il partage ce qu’il sait, est-il sûr de partager ce qui est bon pour l’autre ?

 

Est-ce que dire à un camarade en train d’apprendre le Cham Kiu « tu sais, dans la forme des couteaux on se positionne comme ça, alors tu devrais essayer » est une bonne chose. Est-ce que dire « c’est le maître qui m’a dit ça » est gage d’un partage réussi ? Imaginez que le maître ait donné une clé à un pratiquant léger qui s’adapte parfaitement à son gabarit et que celui-ci aille fièrement donner ce « secret » à son copain qui fait 2 mètres. Bien sûr je caricature, mais vous comprenez du coup l’idée. De même en dehors du kwoon, lorsque certains montrent à des personnes qui sont curieuses de découvrir l’art martial wing chun, sont-ils bien sûr de bien représenter l’art ? Est-ce que leur pratique est suffisamment solide pour que ceux qui regardent reçoivent une idée juste ?

 

Pour les élèves moins avancés qui demandent à aller plus loin ensuite. Bien sûr quand on est passionné, on a envie d’avancer, on a aussi envie de montrer que l’on s’implique et qu’on travaille bien. Pour certains, c’est peut-être un peu moins « sérieux », ils veulent juste avancer pour pouvoir se dire « ça y est, j’ai fait le tour, le wing chun je maîtrise ».

 

Pour d’autres, ils estiment au bout d’un certain nombre d’années qu’il serait normal qu’on leur montre ceci ou cela. Alors si ça ne vient pas du maître, ils vont chercher d’autres sources parmi leurs camarades par exemple. Tout cela peut se comprendre aisément. Mais alors se pose la question : êtes-vous bien certain que vous êtes au bon moment de votre apprentissage pour recevoir ce que vous demandez ? Et puis à qui demandez-vous ? Un avancé ? OK, où en est-il lui-même de son apprentissage, a-t-il réellement compris les tenants et aboutissants de ce qu’il veut bien vous montrer. Et puis surtout, que va-t-il vous montrer ? Est-ce que vous montrer « la forme » du mannequin sans autre explication vous est bénéfique ? Imaginez que le pratiquant n°1 a appris auprès du maître, qu’il montre au pratiquant n°2 qui du coup montre au pratiquant n°3 et ainsi de suite. Au bout du 5ème pratiquant, que sera devenu le savoir partagé par rapport au savoir donné par le maître ?

 

Et c’est là que j’en viens à mon propre questionnement. Comment montrer sans dénaturer ? Le choix que j’ai fait, vous le savez, c’est de montrer 80% du wing chun en cours collectifs, d’amener tout le monde à comprendre les 3 premières formes, et quand la salle le permettait, de montrer le mannequin aussi puisque c’est une synthèse de tout le reste. Pour les armes, c’est un enseignement avancé que je donne en cours particuliers. Il y a plein de raisons à cela. Mais réfléchissez à celle-ci : l’enseignement avancé ne peut pas être le même entre un pratiquant et un autre.

 

Chacun aura avancé à sa manière, son rythme et suivant sa recherche. Il vient donc un moment où apprendre en commun n’est pas le plus bénéfique. Et je dis bien « il vient un moment ». La patience dans les arts martiaux est une vertu et attendre son heure peut être long, c’est vrai. Je n’irai pas plus loin dans ce débat là car mon questionnement aujourd’hui est plus large que cela. En parallèle, j’ai mis en place et je continue à travailler à cela, une formation d’instructeurs/animateurs. Ce sont des élèves qui s’engagent volontairement sur le chemin de l’enseignement. Eux savent ce qu’il en est de la transmission et vous verrez que ce ne sont pas les instructeurs qui partagent le plus.

 

Pourquoi d’après vous ? Car ils deviennent égoïstes et se gardent le savoir ? Pas très logique puisqu’ils enseignent J Non, ils ont compris que donner au mauvais moment, ou trop vite, ou mal n’est pas une bonne chose.

 

Je vois bien que certains à qui je n’ai pas montré sont capables de faire la forme du mannequin, la forme des couteaux, tout au moins la chorégraphie des formes. J’entends aussi que certains « montrent » le wing chun à des personnes curieuses de découvrir, voire même donnent des cours sans m’en avoir parlé. Dois-je m’en inquiéter ou m’en réjouir ?

 

M’en inquiéter car après tout, si le savoir se diffuse ainsi, quel est mon rôle ? Est-ce que les élèves qui estiment pouvoir se passer de mes conseils ne vont pas aussi estimer un beau jour qu’ils ont tout appris car ils savent présenter toutes les formes, quitte à le transmettre ensuite à d’autres ? Et jusqu’où cela peut-il aller ? M’en inquiéter aussi car qu’on le veuille ou non, c’est mon école qui est représentée au travers des élèves qui portent le t-shirt France Wing Chun. Alors si ce qu’ils montrent n’est pas d’une qualité minimale c’est mon image et celle du wing chun qui potentiellement se ternissent.

 

M’en réjouir car cela montre que l’envie est là, que la passion même est là et donne envie de partager, de faire découvrir à d’autres notre art martial. Cela montre que j’ai des élèves qui veulent apprendre, et qui une fois sortis du cours n’arrêtent pas et s’entrainent par eux même. Cela veut dire aussi que l’esprit de groupe existe, que les grands frères accompagnent les petits frères. Savoir cela est gratifiant, car l’école existe au-delà des cours et l’esprit de bienveillance et d’entraide que je prône existe bel et bien.

 

Alors quoi faire ? Est-ce que je dois faire comme la mode de netflix et autres plateformes ont mis dans l’air du temps (et oui, je reviens au titre !), c’est-à-dire tout partager avec tout le monde ? Tant pis pour le piratage et les partages de codes que l’on apprécie tant, tant pis pour la consommation à outrance à défaut de la qualité. Et tant pis pour ce qu’il reste de l’enseignement une fois l’ordinateur éteint ?

 

Dois-je continuer mon chemin ? C’est-à-dire enseigner sans réserve en cours collectif pour la plus grande partie de l’enseignement, miser sur l’humain, créer un lien, un groupe, conseiller mes élèves en leur donnant ce dont ils ont besoin, et puis pour certains seulement qui auront montré leur engagement, entrer quand le temps est venu dans une autre phase avec le risque de décourager les plus impatients ?

 

Vous voyez qu’un simple partage de connaissance peut aller loin dans le questionnement ! Alors ne vous méprenez pas, le partage reste une très bonne chose, mais dans certaines limites. A ceux qui montrent, j’aurais tendance à dire que vous devez faire la part des choses entre ce qui vous a été donné à titre personnel pour votre évolution, et les grands principes qu’en effet il serait bon que chaque élève comprenne. Céder à l’impatience de vos camarades moins avancés n’est pas nécessairement leur rendre service. Quant à montrer le wing chun à des curieux, ça peut être une bonne chose, mais là encore, rappelez-vous toujours que vous représentez votre maître. On peut donner envie aux autres et les encourager à venir voir un cours, attiser leur curiosité, parler des concepts, mais on n’est pas obligé de s’improviser prof pour une heure ou pour un jour : ramenez vos copains en cours, remplissez les salles d’arts martiaux, et là le partage sera réel !

 

A ceux qui aimeraient aller plus vite, dites-vous bien qu’à un moment ou un autre, accumuler des connaissances dont on ne sait pas vraiment quoi faire peut-être satisfaisant pour l’ego, mais ne sera jamais, malgré les apparences, le meilleur moyen d’avancer.

 

Et me concernant, j’aimerais assez avoir vos retours sur cette question 😉 Si vous étiez à ma place, avec un trésor entre les mains (ce trésor, sans prétention aucune, c’est bien sûr le wing chun), et que vous vous étiez donné comme mission de transmettre ce trésor dans toute sa splendeur, vous feriez comment…

Lionel Roulier

author: Lionel Roulier

Comment
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Jean-Etienne BOUVET

Bonjour,

Cela fait plus de 20 ans que je parcours les salles d’arts martiaux et de sports de combat et n’ai jamais eu l’impression d’en avoir vu assez (et pour cause).
Socrate disait « Je sais que je ne sais pas » (ca fait toujours bien de citer un philosophe reconnu). C’est là tout le problème d’un élève.
En tant qu’étudiant nous devrions tous admettre que le savoir n’est pas acquis qui ne le sera jamais totalement. Alors pourquoi se précipiter?
Peut-être que l’on a l’impression de manquer de temps pour apprendre, si peu de temps libre / séances et tant de chemin a parcourir encore… une vie n’y suffirait pas.
La frustration fait forcement parti de l’apprentissage: ne pas reussir un mouvement « simple », ne pas enchainer correctement, recevoir un coup que l’on aurait pu arrêter ou éviter… ne pas tout connaitre du WingChun
Se donner du temps, c’est accepter de mieux absorber l’enseignement. A l’image d’une éponge sèche que l’on cherche à réhydrater sous le robinet, le débit aura beau être important elle absorbera pas plus que sa propre vitesse.
On a chacun une histoire, un niveau, une constitution et un intellecte qui nous est propre, il est normal que l’on progresse différement.

D’un point de vue plus personnel, ca fait plus d’un an que je suis les cours de Cédric, et bien que l’on revoit les bases régulièrement, il n’est pas rare que je bloque encore sur les termes, les mouvements, les enchainements demandés.
Beaucoup d’informations sont émises au global et certaines directement. Mais c’est tellement difficile parfois de mettre tout ça en œuvre que je comprends que les conseils soient rares.
Car il est préférable d’être globalement à l’aise avec une technique pour en apprécier une correction, puis une autre, et une autre… plutôt que tout d’un coup, et « débrouilles-toi-avec-ce-sac-de-nœuds »
Contrairement à la scolarité que l’on a suivi étant jeunes, où un an passé était un niveau « acquis », je sais que mon niveau de WingChun ne dépendra pas de mon ancienneté mais de mon assiduité.
Je sais que je n’en suis qu’au début et qu’il me reste énormément de chemin à parcourir dans cette discipline. Espérons que l’enseignant et son élève seront aussi patient l’un que l’autre.

Jeet (éternel étudiant)

Lionel Roulier

Merci pour cette réflexion ! J’aime beaucoup l’image de l’éponge 🙂

Sab

Merci pour ces réflexions une nouvelle fois 🙂

Ce que je ferais si j’étais à ta place… ah là là, pas simple la question… déjà pour commencer, même si ça ne répond pas du tout à la question, j’irais faire du chi sao avec tout le monde pour sentir la magie de la maîtrise :))))

Plus sérieusement, si j’étais à ta place, je pense que pour la plus grande part je ferais pareil que toi en fait 🙂 à savoir partager avec le plus grand nombre ce que le plus grand nombre est susceptible d’intégrer (les 80% de l’enseignement dont tu parles). Et garder pour ceux qui en seront capables, en auront le courage, seront assidus et montreront un bon état d’esprit, le reste. Conserver un lien humain avant tout.

La seule chose que je ferais peut être différemment, ça serait de re-préciser à chaque fois que cela est nécessaire aux uns et aux autres leurs responsabilités, leurs « droits et devoirs » d’élèves en quelques sortes! Remettre dans le droit chemin ceux que tu entends aller un peu trop loin, pour leur bien, tout autant que pour l’école et ton image qu’en effet on véhicule. Rappeler qu’aider l’autre dans un exercice lors d’un cours c’est bien, mais que passer son temps à donner des conseils aux autres alors qu’on ne vient jamais en cours, c’est étrange. Parfois on fait les choses sans penser à mal et c’est bien de nous ramener les pieds sur terre.
Cela étant, c’est un peu ce que tu viens de faire avec cet article 🙂

Quant à cette histoire de netflix, je suis de la vieille école, celle où on attendait le prochain épisode de notre série favorite pendant 1 semaine…alors l’idée de transmettre un art martial par des multitudes de vidéos à consommer ne me séduit pas du tout.
Cela étant, j’ai vu un des commentaires sur Facebook de quelqu’un disant qu’il était trop loin pour pratiquer. Et c’est vrai que venant de province, j’ai connu cette frustration de vouloir faire une activité qui n’existait pas à proximité. Pour eux, je trouve chouette d’imaginer partager un peu les choses.

Mais plutôt que distiller des trucs sur des supports que l’élève va peut être consommer n’importe comment et diffuser auprès de n’importe qui, je me dis que « tout simplement » filmer les cours, un peu comme pendant le confinement avec Zoom et proposer un streaming direct, une sorte de cours à distance, pourrait être bien sympa. Les personnes à distance recevraient ainsi l’enseignement complet, comme tout le monde, devraient manifester la même motivation, et si elles trouvent un camarade d’entrainement, aucun exercice ne leur sera impossible… et qui sait, cela pourrait leur donner envie de venir en stage par exemple.
Voilà une idée peut être pour « partager sans dénaturer » ton trésor en tirant parti des technologies récentes 😉

Lionel Roulier

Merci pour ton commentaire 😉
Des directs live pendant les cours….pourquoi pas

charly

Voilà un sujet intéressant.

Comment adapter la transmission en fonction de son interlocuteur (image de l’éponge) et en même temps ne pas l’adapter (ne pas céder à l’impatience de l’élève): pas étonnant que ce soit compliqué de trouver le juste milieu.
En outre, il est vrai que chaque élève mûrit dans son art à sa façon, à son rythme.

Je pense qu’en ce qui te concerne, la voie est « continuer ton chemin » car on ne peut contrôler les forces extérieures et leurs motivations (donner des cours, distribuer le savoir à tort et à travers pour de bonnes ou mauvaises raisons). Et il faut accepter de vivre avec ce que l’on ne peut contrôler pour se concentrer sur ce que l’on peut contribuer à faire épanouir (le Wing Chun).

Je pense aussi que à un certain moment (assez tard dans la pratique martiale à mon humble avis), l’élève qui souhaite continuer à progresser doit aller au delà de la forme mais comprendre le pourquoi, l’intention, l’énergie qui anime un mouvement, une posture. Et cela ne s’acquiert pas seulement en regardant des vidéos ou en singeant. Cela passe par l’échange et la discussion et la pratique en solo, qui est juste indispensable. En notant ses questions et en cherchant des réponses auprès du maitre.

Sinon, pour les personnes qui habitent loin, et qui débutent, en effet, l’idée de sab est bonne, car c’est vrai que c’est compliqué quand on habite un village de trouver autre chose que du foot et du judo 🙂

J’ai cependant remarqué que le problème des arts martiaux c’est de décrire correctement un mouvement avec des mots (cf mes notes après le cours pour retranscrire la matière donnée) ; On sent bien que l’on écrit qu’une version partielle et tronquée de ce que l’on a reçu.

Et même sur youtube (où on trouve tout bien sûr), je n’ai pas trouvé une seule vidéo qui explique correctement le mouvement en incluant la position des pieds, des hanches, du gainage, l’orientation de la tête etc… Or un mouvement, c’est un tout, c’est une harmonie des corps et de leur position dans l’espace et le temps, sinon ca ne marche pas (cf « les clefs ne marchent pas en combat »), et ce qu’elle que soit la discipline. Décrire l’interne est difficile.

Donc une piste serait peut-être un mouvement mais explicité sous différents angles de caméras avec une explication de chacun des aspects (souffle, tensions, ancrage, positions relatives des deux partenaires, liaison avec le tao/mannequin/moi-fa/couteaux). Ok, bon courage car vu la masse de travail que cela représente 😉

Et là, on revient au point de départ : perte de contrôle de ce qui est diffusé sans ton consentement, pas simple….

Lionel Roulier

Merci Charly pour ton commentaire, j’aime bien cette idée d’explication sous plusieurs angles, mais comme tu le dit c’est un gros boulot :p

pilde

« Alors ce questionnement, c’est la diffusion du savoir » (dixit L.R).

La question en amène d’abord deux autres :
Quel savoir recherche-t-on dans un cours de wing chun ?
Quel savoir veut-on dispenser dans un cours de wing chun ?
Questions qui ne peut que déboucher sur de nouvelles interrogations :
(De la part de l’élève) : qu’est ce que l’enseignant cherche à transmettre ?
(de la part de l’enseignant) : qu’est ce que l’élève est venu chercher ?

Ce à quoi on pourrait répondre, d’un air satisfait, par une sentence simpliste et légèrement orientalisante pour rester dans le ton du sujet :
L’homme a quatre visages :
_ Il a le visage qu’il aimerait avoir et qu’il n’a pas ;
_ Il a le visage qu’il montre à autrui ;
_ Il a le visage qu’autrui perçoit de lui;
_ Il a enfin le visage qui reflète sa vraie nature.
(Formule approximative entendue un jour dans une série TV où l’on voyait le prince d’un royaume instruit par un de ses vieux précepteurs).
Chacun y apportera les réponses en conscience.

Mais le débat porte aussi sur la légitimité de celui qui montre à défaut d’enseigner.

Qui connaîtrait le wing chun s’il n’avait été porté indirectement par le charisme de Bruce Lee à l’écran? Qui connaîtraît Yip Man s’il n’avait été mis en lumière par l’acteur? Peu de monde certainement.
Néanmoins, aujourd’hui aux yeux du néophyte, les différents taos exécutés par Yip Man, pourtant malade et peu avant sa disparition, restent des modèles du genre, occultant presque toutes les formes qui souffrent de la comparaison tant au niveau de l’exécution et des contenus des taos que de leurs enchaînements techniques.

Les plateformes de vidéo en ligne, payantes ou gratuites, répondent, au-delà de l’envie de partager ou de se mettre en avant, à un besoin de connaître, d’étudier, d’analyser ou de simplement voir. Peu importe qu’il s’agisse de techniques de wing chun ou d’astuces de plomberie pour la maison.

Sensibiliser les élèves comme d’une vérité générale, universelle, que ce qui est bon pour soi n’est pas forcément bon pour autrui me paraît amplement suffisant. Que ce soit dans le wing chun ou dans la conduite de sa vie de tous les jours.

Cela étant, un élève qui n’aurait pas complété sa formation, peut-il s’affranchir de la tutelle de son enseignant pour dispenser à son tour des cours ? La question est ouverte.
Quelle est la nature des cours ? Sont-ils payants ? Sont-ce de simples conseils d’un aîné qui essaye d’ouvrir un champs de réflexion dans la pratique à un plus jeune ? Sont-ce de simples entraînements en commun dans un pur esprit « fraternel »? Bruce Lee lui-même n’ayant pas achevé sa formation, était-il autorisé à transmettre ses connaissances en wing chun ?
En même temps, si l’on considère le nombre de vidéos présent sur le sujet sur youtube et ailleurs, a-t-on vraiment l’impression de divulguer un secret ou de faire ombrage à son enseignant ?

Il en va de même pour celui qui apprend. Il est dans notre culture, notre éducation de ne pas nous contenter d’un seul son de cloche.
Pour saisir convenablement l’objet de notre étude, il convient de l’observer sous plusieurs angles différents ce qui multiplie également les interprétations.
Si j’étudie le siu lim tao de Lionel, je vais essayer d’en saisir la substantifique moelle. Automatiquement je vais le comparer à ce que je considère comme un modèle de référence, Yip Man par exemple, mais aussi à ceux de qui il tient cette forme (Fok Chiu, Chow Tze Chuen et Donald Mak). Cela me semble être une saine démarche qu’essayer de comprendre le cheminement de sa pratique et de sa pensée à ce jour.
Mais ce n’est pas suffisant. Il faut rechercher un fil conducteur qui nous parle, visionner ou expérimenter ce qui est bon et ce qui ne l’est pas car même dans ce qui ce qui est mauvais on peut y déceler un enseignement qui nous est profitable.
De même, il est inévitable de confronter un jour ses connaissances, ses convictions à d’autres architectures étrangères au Wing chun. Il convient d’être son propre maître, son propre professeur. Et ce n’est pas là encore faire affront ou trahir le « Maître » de son école.

Pourtant, un enseignant de wing chun peut-il tout montrer de son art ?

Difficile d’y répondre.
Si l’on écarte la question relative à la maturité technique et morale d’un pratiquant qui appartient exclusivement à l’intéressé et à l’enseignant, il n’est point besoin d’être un expert en art martiaux pour être un délinquant coupable de violences physiques, quelque qu’en soit le degré, envers ses semblables.
La question de l’usage d’une arme blanche dans ce contexte reste accessoire en dépit de son aspect sensible dû à l’actualité.
Toutefois, nombre de documents sur le maniement des armes blanches (ex : Les styles philippins et indonésiens) restent accessibles, gratuitement ou non, sur le net. Si cela relativise le problème, le sujet relève de la conscience de l’enseignant et de sa responsabilité juridique en droit français.
Le tenancier d’un débit de boisson est-il juridiquement responsable des dégâts causés par un de ses clients éméchés qu’il aurait laissé repartir de son bar en toute connaissance de cause ?
Là s’arrêtera la comparaison avec un professeur de kung-fu, « peu importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse… »

Pour ma part, je ne suis pas les cours physiques de Lionel mais j’ai grand plaisir à exécuter son siu lim tao (que j’ai découvert cet été) pendant que madame regarde Netflix le soir avant de dormir.

J’attends la deuxième saison chum kiu avec impatience 😉

A moins que nous ayons droit l’année prochaine à une collection encyclopédique sur le wing chun à la manière d’un ouvrage universitaire… 0:)

Lionel Roulier

Merci pour ce super commentaire 😉

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